Isabelle et les enfants de Zinder

Au premier abord, sa blondeur, son sourire angélique et sa douce voix pourraient ne pas évoquer une détermination sans faille, une incroyable ténacité et un engagement profond. Cette jeune suissesse née dans un milieu confortable aurait pu ne jamais faire parler d’elle…. Mais c’était sans compter sur une vocation précoce (et contrariée) à aider les autres. Et vous allez voir qu’Isabelle Macheret sait comment soulever des montagnes !

[ Voie toute tracée et sortie de route ]

Sans ironie aucune, il semble assez classique en Suisse de se former pour travailler dans le milieu bancaire. C’est ce qu’Isabelle, enfant docile, a fait. Elle qui rêvait de découvrir l’Afrique et d’aider les plus pauvres depuis son plus jeune âge… Comme si c’était écrit, la vie lui réserve rapidement quelques douloureuses surprises – soucis de santé et opérations lourdes mais réussies, divorce – qui la révèlent à elle-même. Dès lors, plus question de se consacrer à autre chose qu’à sa vocation première.

[ Seconde vie humaniste ]

Isabelle est tout en contrastes. A la fois femme de tête et de cœur, humble et déterminée, maniant avec art la retenue mais ne mâchant pas ses mots. Elle quitte bientôt le secteur bancaire où elle a beaucoup appris et bien compris le sens du mot inégalités. Au début des années 2000, le premier contact physique avec l’Afrique a lieu au Togo où elle travaille bénévolement dans un dispensaire. Viendront ensuite des courses à pied au Rwanda et en Mauritanie. Sans grandes illusions en l’absence de formation médicale, elle postule auprès d’une ONG internationale et une fois embauchée, rejoint en 2006 un projet de lutte contre la malnutrition à Niamey au Niger. Passée la joie d’être enfin là, Isabelle déchante :

« J’ai rapidement été frustrée de la réalité du terrain. On soignait, on distribuait et je voyais tous ces enfants et leurs mamans qui revenaient sans cesse vers nous ou d’autres structures à chaque difficulté. Ils attendaient qu’on soigne les plus fragiles et les plus petits avant de repartir chez eux… pour revenir encore et encore. »

Il fallait faire plus, les accompagner, sensibiliser les mères, les aider à devenir plus autonomes. Sa rencontre avec Bachir, un jeune garçon orphelin vivant dans la rue et atteint d’une terrible mycose ouverte couvrant son crâne et sa nuque sera décisive. L’ONG, se limitant à son programme de malnutrition, ne peut le soigner… Isabelle reviendra donc par ses propres moyens durant deux ans, ramenant même de Suisse un traitement médical pour Bachir. En 2009, soutenue par un comité de bénévoles de confiance en Suisse, elle fonde « Au Cœur du Niger » à Zinder, au sud du pays. « Avec l’association, nous avons finalement décidé d’envoyer Bachir au Bénin en mai 2011, dans un hôpital tenu par des Sœurs qui faisaient des greffes de la peau. Il est revenu fin juillet, totalement guéri! La greffe a été une réussite totale. »

[ « Au cœur du Niger » prend vie ]

Louant d’abord un simple local, l’association accueillait déjà 25 jeunes filles-mères dès 2010. Depuis, Isabelle a œuvré sur tous les fronts pour créer un complexe hébergeant les enfants des rues du lundi au vendredi. Au fil des années, il a fallu mettre en place un système de parrainage et donations, construire et équiper des bâtiments, poser des panneaux solaires, forer un puits à 100m de profondeur, créer un potager, un enclos à chèvres ou encore un terrain de sport, etc. On imagine aisément l’énergie, l’intelligence et l’adaptabilité nécessaires pour réussir seule un tel pari ! Lorsqu’Isabelle souligne « Nous autres occidentaux, la faim, nous ne pouvons pas comprendre », on devine les écueils rencontrés lors de la recherche de dons. Lorsqu’elle précise « A part moi, il n’y a que du personnel local engagé et rémunéré pour encadrer, enseigner, former et accompagner les élèves », on perçoit le temps passé à recruter et la volonté d’impliquer la société nigérienne dans la construction d’un projet pérenne. Reconnue d’utilité publique et dotée d’un complexe scolaire complet, Au Cœur du Niger accueille aujourd’hui 330 enfants orphelins, filles-mères et leurs bébés, albinos de la région de Zinder.

Un espoir pour les « enfants magiques » ]

C’est ainsi qu’on appelle parfois les jeunes albinos. « Ces enfants souffrent de croyances ancestrales encore très fortes et répandues dans certaines régions d’Afrique. Ils sont recherchés pour leurs organes, leurs membres et font parfois l’objet de sacrifices rituels. » Leur peau dépigmentée et leurs iris non colorés les rendent extrêmement sensibles au soleil et à la lumière. Malvoyants, ils vont encore plus rarement à l’école que les autres enfants et exposés à l’ardent soleil africain, ils développent facilement mélanomes et cancers. Il faut lire sur www.aucoeurduniger.ch, l’histoire édifiante d’Amadou, arrivé au centre en 2015, pour mesurer le calvaire de ces enfants que l’association héberge et protège du mieux qu’elle peut aujourd’hui. Au Niger, l’albinisme concerne 1 enfant sur 1000, soit 17 fois plus qu’en Europe.

[ Le paradoxe nigérien ]

189ème sur 189 pays au classement de l’indice de développement humain (IDH)… C’est dire si les nigériens savent ce qu’est l’extrême pauvreté ! L’histoire nigérienne est jalonnée de crises et difficultés : un pays à 80% désertique, habitué à la sécheresse, à la famine et aux invasions de criquets, pas de système d’irrigation fiable, une croissance démographique non maîtrisée et près de 70% de la population analphabète. Manuels scolaires et repas sont payants, sans compter les longues distances à parcourir pour rejoindre une école…. Aux risques sur le trajet et au coût s’ajoute le sentiment encore ancré dans nombre d’esprits que l’école est un lieu de « perdition » où les jeunes vont s’occidentaliser. Sans oublier qu’une fille sera généralement mariée dès l’adolescence. Isabelle précise « Sur 100 filles qui ont pu étudier à l’école primaire, seules 2 ou 3 seront encore présentes au lycée, les autres étant mariées… »

Pourtant, le sous-sol de ce grand pays sub-saharien contient du pétrole, de l’uranium, du phosphate, du charbon, de l’étain et des nappes phréatiques ! Troisième exportateur d’uranium au monde…. Et l’un des plus pauvres. « Cela pose la question de la capacité de l’Etat à garantir un minimum de protection aux citoyens…. Ceux-ci se mobilisent pour la gestion des ressources naturelles…. Mais l’exploitation n’est pas suffisamment transparente. » Ultra libéralisme à l’achat et revente au prix fort, spéculation, près des deux tiers des parlementaires sont commerçants. Selon Isabelle, le seul moyen de corriger ces manquements à long terme est l’éducation, la formation qui aiderait les jeunes générations à sortir des schémas de pauvreté vécus par leurs ancêtres et éviter que certains ne s’engagent dans des entreprises terroristes où ils se sentiraient valorisés. Avec « Au Cœur du Niger », Isabelle voit loin. « Si l’assistance d’urgence est nécessaire, il faut surtout donner confiance, transmettre des savoir-faire, leur mettre les cartes en mains. Collaborer, convaincre mais ne pas prendre le travail des autorités locales ». Au-delà de l’assistanat précieux qu’apportent les grosses structures et malgré un investissement personnel colossal, ce qu’Isabelle veut c’est « Une aide concrète pour des effets durables ». C’est dit !

[ Dormir, manger et penser Niger…. Même depuis la Suisse ]

Pandémie oblige, Isabelle Macheret n’était pas restée aussi longtemps en Suisse depuis 11 ans. Ce qui ne l’empêche pas de travailler chaque jour avec son équipe nigérienne et d’échanger avec les enfants par Skype. La situation donne à l’équipe une nouvelle opportunité de gagner en autonomie même si elle reçoit chaque jour les rapports du centre et valide les dépenses de la journée au préalable. « Il faut tout suivre du début à la fin et tout contrôler pour ne rien perdre ». Souvenez-vous qu’Isabelle fût banquière dans une autre vie et en l’occurrence, c’est bien utile. Avisée et reconnaissante, elle profite de cet éloignement pour approfondir les contacts avec les donateurs, marraines et parrains et consacre beaucoup de temps à la recherche de fonds.

Il faut dire que côté « communication », notre bonne fée ne ménage pas non plus ses efforts. Il semble qu’aucun média suisse ne soit resté insensible à son œuvre, elle anime des conférences, suscite des challenges menés par des écoliers et a publié en 2017 « Des mots pour grandir », un livre à colorier centré sur le quotidien des habitants de Zinder. Sans oublier un DVD documentaire « Le rêve d’Isabelle : un avenir pour les enfants du Niger » sorti en 2019. Et puisque les journées font tout de même 24 heures, elle s’est assignée une nouvelle mission :

« Je suis également en train d’écrire un livre pour expliquer comment j’ai pu construire un tel centre au Niger, avec des anecdotes du quotidien, en espérant que d’autres reproduisent ce même concept. »

Un engagement aussi sincère et profond auprès de cette famille de cœur méritait bien un long article. Comme tous les amoureux de la nature, de la planète et de ses habitants, nous avons envie que le rêve d’Isabelle perdure.

Plus d’information sur « Au Cœur du Niger »

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